Le métier

Pourquoi votre livre ne doit jamais « sonner écrit »

6 min
Livre ancien ouvert avec une photographie de famille posée sur les pages, lumière douce — transmission mémorielle et voix authentique

Il y a une phrase que j'entends souvent, quand je présente Livrebiographie : « Ah, comme une autobiographie, avec un style littéraire ? » Non. Justement pas. Et c'est toute la différence.

Quand on écrit un livre pour quelqu'un, la tentation est grande de « l'améliorer ». D'ajouter du style, des envolées, des phrases qui sonnent bien à l'oreille d'un lecteur extérieur. Le problème, c'est qu'en faisant ça, on perd la seule chose qui compte vraiment : la voix de la personne. Sa façon à elle de raconter, ses hésitations, ses tics de langage, ses silences aussi. Un livre trop bien écrit, c'est un livre qui ment.

Mon propre exemple

J'ai écrit deux livres avant de fonder Livrebiographie. Le premier sur mon arrière-grand-père Maurice, poilu de 14-18, gazé, cité pour courage au feu à Verdun. Le second, "Les silences qu'on porte", est un mémoire intime que je n'ai jamais mis en vente — je le réserve à mes clients, comme preuve de ce que je fais.

Dans aucun des deux je n'ai cherché à « bien écrire ». J'ai cherché à écrire comme je parle. Avec mes répétitions, mes phrases parfois trop longues, mes retours en arrière. Parce que c'est comme ça que je suis. Et parce que dans vingt ou trente ans, quand quelqu'un rouvrira ce livre, ce n'est pas un style qu'il voudra retrouver. C'est moi.

Le livre comme capsule temporelle

C'est là que se joue tout l'enjeu, à mon sens. Un livre de vie n'est pas un objet qu'on lit une fois et qu'on range. C'est une capsule qu'on referme, et qu'on rouvre des décennies plus tard — souvent après la mort de la personne, quand elle ne peut plus répondre aux questions qu'on n'a pas pensé à lui poser de son vivant.

Si le texte a été lissé, poli, « professionnalisé », ce qu'on retrouve à l'ouverture de cette capsule, c'est une voix étrangère. Une reconstruction. Si en revanche le texte porte la vraie façon de parler de la personne — ses expressions, son rythme, ses maladresses même — alors rouvrir le livre, trente ans après, c'est un peu comme rallumer une vieille cassette audio qu'on croyait perdue. On n'entend pas sur la personne. On l'entend, elle.

C'est précisément ce que je vise à chaque séance d'accompagnement. Je ne demande pas à mes clients de bien s'exprimer. Je leur demande de parler comme ils parlent à table, un dimanche, avec leurs petits-enfants autour. C'est cette matière brute, non retouchée dans son essence, qui devient ensuite le livre.

Ce que la mémoire transmet, au-delà des faits

On réduit souvent la transmission mémorielle à une question de faits : qui a fait quoi, où, quand. Mais ce qui se transmet vraiment dans un livre de vie, c'est autre chose. C'est une manière de voir le monde, une échelle de valeurs, une façon d'encaisser les coups et de s'en relever. C'est souvent dans une phrase glissée en passant — « on n'a jamais eu grand-chose, mais on ne s'est jamais senti pauvres » — que se loge l'essentiel. Ces phrases-là ne se retrouvent dans aucune archive administrative. Elles ne survivent que si quelqu'un les a entendues, et couchées sur le papier avant qu'elles ne s'effacent avec la mémoire de celui qui les a prononcées.

Il y a aussi quelque chose de profondément apaisant, pour la personne qui se raconte, à savoir qu'elle laisse derrière elle plus qu'un souvenir flou. Beaucoup de mes clients me disent, à la fin du processus, un soulagement inattendu : celui d'avoir enfin mis des mots sur des choses qu'ils portaient depuis longtemps sans jamais les avoir formulées à voix haute, même à leurs proches. Le livre devient alors un lieu où déposer ce qui n'avait jamais trouvé sa place ailleurs — une forme de paix, autant pour celui qui écrit que pour ceux qui liront après lui.

L'intergénérationnel, l'angle qu'on oublie

On pense souvent que ce type de livre s'adresse à celui qui le fait faire — pour se raconter, pour laisser une trace. C'est vrai, mais partiellement. En réalité, le vrai destinataire du livre, c'est presque toujours quelqu'un d'autre : un petit-fils qui n'était pas né quand son grand-père a vécu ce qu'il raconte, une arrière-petite-fille qui ne connaîtra jamais le son de sa voix autrement que par ces pages.

Le livre devient alors un pont entre des générations qui ne se croiseront jamais dans la vraie vie. C'est particulièrement vrai pour les histoires de guerre, d'exil, de reconstruction — ces récits qu'on n'a pas eu le temps ou le courage de raconter en famille, et qui se transmettent finalement mieux à l'écrit, avec le recul et le calme que l'écriture permet.

Il y a quelque chose de presque vertigineux dans l'idée qu'un livre puisse continuer à parler bien après que celui qui l'a écrit s'est tu pour toujours. On imagine souvent la mort comme une coupure nette — plus de voix, plus de mots, plus rien à transmettre. Mais un livre de vie déjoue un peu cette coupure. Il permet à un message d'atteindre quelqu'un qui n'était pas encore né au moment où il a été formulé. Un grand-père peut ainsi, sans le savoir à l'avance, s'adresser directement à un arrière-petit-fils qu'il n'aura jamais rencontré — lui laisser un conseil, une mise en garde, une fierté, un pardon peut-être. Ce genre de message, prononcé à voix haute au bon moment, peut littéralement changer la trajectoire de quelqu'un, des décennies plus tard.

Mon histoire avec Maurice en est l'illustration directe. Il est mort bien avant ma naissance. Tout ce que je sais de lui vient de documents, de lettres, de recoupements généalogiques faits sur plus de vingt-cinq ans. J'aurais donné cher pour qu'il existe un livre où il parle avec ses propres mots, plutôt que des archives que j'ai dû interpréter. C'est cette frustration, précisément, qui a donné naissance à Livrebiographie.

Ce que ça change concrètement

Concrètement, ça veut dire qu'à aucun moment du processus biographique je ne cherche à produire un texte « littéraire » au sens classique. Je cherche à capter, fidèlement, la matière humaine qui sort des séances. Le travail d'écriture consiste à organiser cette matière, à lui donner une structure, un fil — jamais à la transformer en autre chose que ce qu'elle est.

C'est plus exigeant que d'écrire « bien ». C'est aussi, je crois, la seule façon de faire un livre qui aura encore un sens dans trente ans. Pas un bel objet littéraire qu'on feuillette une fois. Une voix qu'on peut rouvrir, et réentendre, aussi longtemps qu'il y aura quelqu'un pour vouloir l'écouter.

David Avramovitz

David Avramovitz

Fondateur de livrebiographie — biographe pour dirigeants & familles

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